La Bavardeuse sera publié en décembre 2011
Le lendemain, j’étais à peine levé quand Serge est arrivé.
– Il n’est pas trop tôt j’espère ? demande-t-il.
– Non, je viens de me réveiller, vous êtes seul ?
– Mélanie est dans la voiture, elle est très fâchée.
– Je m’en doute, c’est elle qui a insisté pour me faire dire quelque chose que je n’étais pas censé savoir. C’est de sa faute.
– Elle le sait, elle est vexée que tu saches ce qu’il y a dans son journal intime, c’est tout.
– C’est toujours la même chose, on ne m’aime pas beaucoup en temps ordinaire, quand on apprend la vérité, on ne m’aime plus du tout, les gens ont peur de moi.
– Je comprends, attends, je vais traîner Mel de force s’il le faut ! rassure Serge en rejoignant sa voiture.
Un long moment s’écoule avant le retour de Serge accompagné de Mélanie. Convaincre la Puce ne fut pas une chose facile. Pourtant elle semble de bonne humeur et me salue d’une bise en entrant.
– Tu m’as ridiculisée hier !
– Je ne voulais rien dire, c’est toi qui as insisté au-delà du possible, je savais comment ça finirait.
– Obligatoirement, un voyant, il sait !
– Tu arrêtes tes suppositions, je ne vois rien sur l’avenir.
– Ta mère n’est pas là ? demande Serge.
– Non, le dimanche elle travaille dans une boulangerie. Ce commerce lui convient bien.
– Explique-nous, demande Serge.
– Il n’y a rien à expliquer. [...]
– Tu travailles souvent le soir ?
– Deux, trois, parfois quatre fois par semaine, selon les contrats. Ce n’est pas toujours le soir, il y a des mercredis et des samedis après-midi.
– Quand c’est le soir, tu rentres à quelle heure ? demande Mel.
– Variable, selon la distance et l’heure de début. Aujourd’hui, je suis rentré ce matin à six heures.
– Je comprends mieux pourquoi tu dors à l’école, répond la Puce. Comment tu fais pour tenir, j’y arriverai jamais ?
– L’habitude peut-être.
– Tu peux jouer au loto et gagner à tous les coups ! s’extasie Mel.
– Que dalle ! Tu n’as décidément rien compris ! Je ne vois pas l’avenir, je ne sais pas ce que tu vas faire dans deux minutes. Je vois seulement le passé.
– Surprenant ! Pour la date du mariage, comment sais-tu que c’était un mardi, demande Serge.
– Très simple, j’ai vu le couple dans la salle des mariages de la mairie. Au mur une éphéméride affichait « mardi 3 août », aussi facile. Sans l’éphéméride, je n’en savais rien et j’aurais cru à un samedi, comme tout le monde.
– Surprenant, je te comprends Mélanie, tu t’imagines un peu en vitrine avec un copain comme lui.
– C’est le mot, confirme-t-elle.
– C’est vrai, t’es pas fréquentable, tu as dit à tout le monde ce que j’ai écrit, t’es un affreux gamin !
– Tu voulais voir, tu as vu ! Je n’ai rien dit de plus qu’aux autres.
– Tu n’étais pas obligé de le crier à la face d’une salle pleine, tu pouvais le glisser dans mon oreille discrètement, juste pour moi, s’indigne Mel.
– Tu t’es gênée toi pour supposer que mon numéro était truqué ?
– Un partout, les enfants, du calme la marmaille ! s'écrie Sophie.
– Pour mon avenir, il suffit de choisir quelque chose qui te plaît et le tour est joué !
– Ça, pour jouer des tours, je te fais confiance ! crache Mel avec un sourire de défi.
– À quoi bon discuter avec toi, tu veux toujours avoir le mot de la fin, même si le mot est mal choisi.
– Mal choisi, mal choisi oui ! Sans doute, je choisis surtout mal mes amis…
– Allez vous entretuer dehors ou faire un tour, la main dans la main, propose Serge, vous me saoulez avec vos chicanes.
– Pour qu’il voit la couleur de ma culotte, tu peux courir, je sais marcher toute seule depuis longtemps, j’ai besoin de personne ! et elle saute à l’extérieur.
Son énervement est palpable, toutefois, je constate qu’elle est revenue à de meilleurs sentiments, ce matin elle refusait d’entrer dans la roulotte. Une drôle de fille. Moi, je couperai immédiatement et définitivement les ponts avec une fille qui verrait tout mes faits et gestes. C’est une situation insupportable, se savoir observé, le plus secret de soi-même connu, comme la phrase de son journal. J’aurais dû éviter de la lire, elle m’a énervé avec ses soupçons de truquage. Je suis idiot de relever de tels défis. J’essaye de convaincre Mel, ou moi-même ?
– Excuse moi pour hier soir, tu m’as défié et moi pour te clouer le bec je n’ai pas su me taire. Je conviens que tu as des raisons de m’en vouloir. Promis juré, je ne dirai plus jamais rien te concernant, je te le jure.
– Tu diras pas ! Enfin peut-être, mais tu sauras tout. Comment je vais vivre avec un truc pareil ?
– En premier lieu, tu reprends le lien que tu m’as donné.
– Le lien, quel lien ? demande la petite.
– La breloque porte-bonheur.
– Je ne vois pas pourquoi ce pendentif peut changer à la situation.
– Tu confonds avec la télé, je ne suis pas l’ange gardien qui claque des doigts pour voir ce qu’il veut. Vous étiez dans la salle depuis le début je suppose, je n’en savais rien. C’est en mettant la main dans la poche, j’ai senti ce machin et je t’ai vue avec ton père, assis à me regarder. Heureusement, il y a une limite. Tu imagines, si je voyais tout le monde, je serais fou depuis le premier jour.
– Mmm…
– Tu ne dis rien ? Ramasse ton collier et garde le, c’est un mauvais cadeau pour nous deux.
– Si je le reprends, tu ne verras plus ce que j’ai fait ?
– Non, à moins de te prendre les mains ou de toucher un objet à toi.
– Tu en es certain, tu ne verras plus rien, plus rien ?
– Plus rien, je te jure !
– Pourquoi tu as accepté ma breloque ? Pour tout voir je suis sûre, sale gamin. Tu pouvais refuser !
– Sans doute ! Comment l’aurais-tu pris ?
– Mal, très mal ! Tu as raison. Quand je pense, tu m’as vue… c’est affreux, affreux, sous ma douche, ... je vais t’écorcher, tu entends, je vais t’écorcher vif…
– Arrête ton cinéma. Je ne passe pas ma vie à regarder, j’ai autre chose à faire, je n’avais pas ton truc à la main toute la journée. En plus je sais me tenir. C’est moi qui devrais te punir de me croire capable d’une chose pareille.
– Ouais, je connais les garçons !
– Sans doute, mais pas moi, j’aurai honte de faire un truc pareil.
– Peut-être toi, j’en connais qui ne se gêneraient pas, tu dois en connaître aussi. Cette histoire est inimaginable. Je te fais une confidence : si tu n’avais pas lu la phrase de mon journal, je n’aurais jamais cru une chose pareille. Voilà, tu es content ?
– Normalement dans ce genre de spectacle, il y a un truc. Avec moi, il n’y en a pas, c’est tout.
– Tu vas perdre ce pouvoir en grandissant, enfin en vieillissant.
– Je ne sais pas ! Pourquoi tu envisages de m’épouser, tu veux savoir si je découvrirais tes mensonges ?
–T’es fou, un mec comme toi, c’est à éviter à tout prix. Déjà, tu es deux fois plus grand que moi.
– C’est tout…
– Non, tu oublies trop souvent de te laver, tu es hirsute. Par contre la nuit, tu dois être comme la foudre, vu que tu dors la journée. Ces détails mis à part, pas trop mal,… non, non, un peu grand en fin de compte.
– Sans parler de la taille ?
– Pas trop mal, bien lessivé, peigné, revêtu de bons habits… pourrait faire la semaine. Pour le dimanche tout juste présentable.
– Encore un mot, je te colle une fessée…
– Essaie pour voir, je t’allonge comme une crêpe… ronchonne la fille.
– Super les enfants, je vois qu’on progresse vers la paix, claironne Serge en rejoignant les gamins. Voulez-vous un arbitrage impartial ?
– Impartial ! Toi, mon père ? S’agissant de moi c’est incompatible !
– Je comprends, tu es mal à l’aise avec Seb. Lui ne l’est pas non plus.
– Lui, ça m’est égal. Si c’était un garçon bien, il respecterait mon intimité et ne raconterait pas à qui veut l’entendre ce que j’écris dans mon journal. C’est un péché de curiosité, c’est pas catholique un gars comme ça, voilà !
– Tu arrêtes avec tes histoires de péchés et de bondieuseries, je n’ai pas besoin de leçons de morale ! J’en ai assez de tes histoires, j’en ai plein le chapelet, si je puis dire.
– Vous allez arrêter vous deux. Puisque vous ne vous supportez pas l’un l’autre, la solution est simple : évitez de vous voir et nous n’en parlons plus, propose son père.
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