Ils se retrouvent dans la chambre d’Alex. Profitant de sa cécité, elle lui fait décrire minutieusement, le sol, les murs, les posters, son lit. Le garçon évite de décrire le lit défait et les revues en pagaille sur sa table de nuit. Mimi s’allonge en travers du lit, se relève et retire ses chaussures, prend la place de l’oreiller qu’elle glisse derrière son dos. D’un geste elle invite Alex à l’imiter. – On dirait ma mère.
– Ta mère se pose aussi des questions ? Ma petite fleur est bien pâlichonne cet hiver !
– Maman s’en pose toujours à propos de tout et de rien. Tu sais, je veux bien être comparée à une fleur, mais pas à ces roses en papier que confectionnent les gens pour décorer. Après la fête le vent les déchire, la pluie les décolore et ramollit leurs pétales. Je préfère être comparée à une grande tige avec des épines agressives pour la protéger, supportant une toute petite rose rouge aimant la pluie et la rosée, une jolie petite fleur à laquelle on dit des mots d’amour. Une toute petite rose, cachée au fond d’un jardin si secret qu’on la voit à peine, si timide que personne n’ose la couper, si discrète que le temps et le bon Dieu oublient de faire tomber ses pétales. Une rose prisonnière d’un cœur ne fane jamais.
– Bravo, beau couplet. Les fleurs doivent résister à de multiples assauts, elles doivent être fortes et résistantes.
– Je sais que tu as une photo dans ta poche, qui est dessus ? sans mentir, dis-moi !
– Tu éludes ma question. Qui veux-tu que ce soit ? c’est toi…
– Que tu dis ! Pour rigoler avec tes copains. J’y suis en maillot de bain, c’est certain, méchant garçon !
– Personne n’a ri, puisque personne ne l’a vue. Souviens-toi de leur étonnement en te voyant si belle. Tu es habillée avec une robe et maquillée comme une princesse, plus que jolie, inoubliable.
– Elle a été prise où ?
– Lors de la première soirée des Miss, c’est Max qui l’a prise.
– Cette soirée, où j’ai fait l’idiote et où tu ne m’as pas fait taire. Je fais quoi sur la photo ?
– Rien, enfin tu as le micro en main. C’était au moment où les gens applaudissaient, je crois. Pas idiote du tout, tu le sais. Elsa te l’a dit, tu la crois, elle !
– Oui, mais j’étais folle quand même. Maintenant assez parlé, je veux voir, enfin raconte-moi, tous les albums de photos de la maison, j’ai envie de savoir, Alex petit, Alex en poussette, Alex avec sa classe.
L’après-midi, les jeunes du coin ont l’habitude de se retrouver dans l’arrière-salle d’un café pour discuter, jouer à divers jeux ou regarder la télévision. Alex y arrive en tenant la main de sa copine. Après un bonjour à la ronde, ils s’installent autour d’un guéridon. La curiosité des copains devient pressante.
– Tu as une nouvelle copine Alex ?
– Pour vous, elle s’appelle Myosotis, elle habite Toulouse et elle passe Noëls chez nous, toute autre explication serait superflue.
– Toulouse c’est loin, pour une copine !
– Et alors, on n’est pas en ménage, de quoi tu t’occupes ?
– Kévin nous a dit qu’il l’avait vue à la télé, c’est vrai ?
– Si Kévin le dit.
Une brunette entre dans la salle. Elle s’arrête net de surprise en voyant Alex tenir la main de Mimi. Elle s’approche, embrasse Alex et questionne :
– Cet été tu as passé de bonnes vacances! Tu t’es fait envoyer un souvenir ? Le ton est tranchant. Je comprends pourquoi tu négliges tes amis, tu as mieux à faire, pas vrai les filles ?
– Je crois que tu es mal placée pour donner des leçons Marie, tout le monde ici a vu tes photos et écouté tes exploits, réels ou imaginaires, sauf moi, s’indigne Alex. Moi, je ne suis pas hypocrite, n’ayant pas de photo à montrer, je suis venu vous présenter l’original. Puisque nous ne sommes pas les bienvenus nous partons.
Alex se lève, rouge de colère. Laissant la rousse à la table, il s'approche de Marie.
– Pourquoi me faire une scène, rien entre nous ne justifie ton comportement, à moins que tu n’aies des vues sur moi. Je te préviens c’est peine perdue. Viens Mimi, nous partons.
Mimi se met debout, hésitante en faisant le tour de la table et suit la voix d’Alex qui indique tout droit. Il lui prend la main et ils se dirigent vers la sortie. Marie bondit et se place devant la porte, fixant Mimi.
– Regarde-moi bien toi, un jour ou l’autre nous en reparlerons. Tu ne vas pas venir mettre la pagaille ici.
La toulousaine a bien repéré l’endroit où se trouve la vindicative minette. Avec son pied droit elle donne un coup dans le tibia de Marie qui se baisse pour tenir sa jambe. Elle s’apprête à ajouter un second coup, quand Alex la retient.
– Laisse tomber, partons, pousse-toi Marie, nous te laissons la place.
– Vous n’avez aucune raison de partir, s’insurge Gigi, si tu nous disais pourquoi les gendarmes sont restés deux heures chez toi, ce serait mieux que ficher le camp.
– Myosotis, tu veux rester ?
– Oui, elle veut s’écrie l’assistance, sauf Marie qui se masse le tibia.
– Je peux rester. Si la harpie m’embête, je l’étripe.
– Viens à la grande table, propose Gigi.
– Conduis-moi.
Gigi prend la main tendue de la jeune fille. Elle le suit et s’installe à la table commune. Alex s’assied contre elle, comme pour bien marquer leur intimité. La patronne apporte les boissons. Gigi remplit les verres et en pose un devant chacun en disant « à la vôtre ».
– À dix heures dix Mimi, informe Alex.
Elle approche doucement ses deux mains, jusqu’au verre et le prend avec la droite. Les informations et les gestes de la fille intriguent la tablée. La première gorgée avalée, chacun pose son verre. Tous les regards interrogatifs convergent vers la rousse. Alex décide de parler.
– Il faut que je vous dise, Myosotis est non-voyante comme on dit pudiquement maintenant.
Les jeunes sont stupéfaits. Marie qui est venue s’asseoir en reste comme deux ronds de flan avant de sourire.
– Je comprends, on sert de chevalier à une aveugle, tu… elle s’arrête net devant la réprobation qui s’inscrit sur le visage de ses copains.
– S’il te plaît Myosotis, reste à ta place, insiste Alex en retenant sa copine. On ne relève pas les bassesses.
– Non, je veux voir Marie, voir comment elle est, c’est ma condition.
– Marie, elle veut te voir montre-toi.
– Me voir, si elle voit rien, qu’est-ce qu’elle veut voir ?
– Approche ici, intime-t-elle, tout près et ne bouge pas.
Mimi parcourt le visage comme elle fait à chaque fois, Marie est toute raide, elle subit l’examen avec un immense déplaisir et pousse un soupir à la fin.
– À peu près de ma taille, les cheveux ont subi des teintures, cou un peu fort, visage légèrement allongé, petites oreilles, cloison nasale légèrement déviée à droite, paupières et cils maquillés. La peau un peu râpeuse, trop de soleil cet été, tu nages ou un sport équivalent, chemisier en acétate, pantalon en laine un peu trop long, légèrement serré à la taille, chaussures cirées, genre bottines, qui manquent un peu d'entretien. Un ensemble bien proportionné, sauf les épaules un peu larges. Assez féminin pour faire courir les garçons. Je crois que c’est tout, je me trompe ?
Pas de réponse. Chacun constate la véracité de l’examen, mais personne n’ose prendre position devant Marie qui attend avec impatience un démenti.
Page d'acceuil