Livrados

Un auteur qui écrit pour les adoslescents et tous ceux qui le sont encore !

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Arrivée de la petite orpheline à l'aéroport de Caen

 

     Ils entrent au restaurant et s’installent à une table un peu reculée, laissant la place aux habitués qui ont peu de temps pour déjeuner. Ils s’observent en douce, chacun cherchant à évaluer l’autre. Gus commence.

– Ce qui me fait peur, ce sont les secrets qui vont peser sur tes épaules, tu es jeune. Tu ne dois rien dévoiler de ta vie là-bas, de tes parents, ce silence sera lourd à porter, je me trompe ?

– Pas tout à fait, je vous rassure, pour éviter l’enfer canadien je suis prête à vivre dans un carton sur n’importe quel trottoir.

– Dis-moi Tu, s’il te plaît ! J’espère de tout mon cœur que tu seras bien chez nous.

– Chez nous ? Tu as une femme, je suppose.

– Non, je dis chez nous, chez toi et chez moi. Ma femme est morte il y a longtemps, ma fille ne m’a plus donné de nouvelles depuis plus de quinze ans. Maintenant tu es là, tu vas avantageusement remplacer ta mère. Je souhaite surtout qu’un jour tu ne fiches pas le camp comme elle.

– Tu lui en veux toujours ?

– Un peu, elle avait sa vie, mais elle aurait pu envoyer une petite carte pour la nouvelle année, seulement trois mots pour dire : je vais bien. Ou me dire « j’ai une magnifique petite fille », rien, je dois être un mauvais père.

– Je le regrette un peu d'avoir choisi le prénom Claire ! Si j’ai tout compris, Claire est partie et tu es resté sans nouvelles. Moi, je suis en colère contre elle, j’ai un grand-père, je ne le savais pas. Je t’aurais écrit, moi, je serais même venue te voir, avec ou sans les parents. C’est méchant ! Je n’ose croire qu’elle a eu honte de toi, tu as l’air très comme il faut. Même mieux que la description qu’on m’a faite à Genève.

– Qu’a dit James Bayers.

– Oh rien, d’après lui tu es le plus mauvais caractère du pays, d’une humeur de cochon, sauvage comme personne, il m’a même dit qu’on t’appelle l’Ours.

– Tout est vrai, on m’appelle l’Ours.

– Peut-être, j’aime les nounours et je sais que tu es gentil, je l’ai vu tout de suite à la police. Tu as pris mon visage dans tes mains pour essayer mes larmes. Tu n’as pas parlé ce langage de bébé qu’emploient les adultes pour consoler une enfant triste. Tu as simplement dit que les pleurs faisaient vieillir plus vite les jeunes filles. Tu m’as traitée comme une grande.

– Tu es grande, jolie, gentille, mature, intelligente, réfléchie et studieuse.

– Je n’ose croire que cette kyrielle de compliments sort de la bouche même de James, pas son genre du tout. Il m’a même dit que tu refuserais certainement de me prendre avec toi, je ne l’ai pas cru.

– Tu aurais dû, j’ai longtemps hésité, pour tout dire j’ai failli refuser.

– Tu m’avoues ça avec le sourire !

– Je souhaite plus que tout au monde élever ma petite-fille, ce qui me désespère, ce sont les affaires de ton père. Tu me vois à la tête de Masterson ?

– Aussi bien que Bill.

– Tu es grande pour ton âge. Ta mère était de taille moyenne, comment était ton père ?

– Bill mesurait presque un mètre quatre-vingt, mon père, je ne sais pas.

– Je vois que tu es au courant.

– Maman me l’a dit, j’avais cinq ans. Mon papa, c’est Bill, lui, il m’a aimée, surtout il m’a choisie. Un père, il accepte le bébé qui vient, il est comme il est. Lui, il me connaissait, en plus je pleurais tout le temps, il m’a choisie et il m’a gardée.

– Tu as raison, il t’a choisie. Tu sais, le tas de qualités que j’ai récité à ton sujet.

– Ce n’est pas James, n’est-ce pas ?

– C’est quelqu’un d’autre qui me l’a apprise, devine qui ?

– Aucune idée… je réfléchis, une seule personne aurait pu te dire des choses aussi gentilles, mais tu ne la connais pas. Qui est-ce ! Que je compte mes amis ?

– C’est une dame charmante, Titi, tu connais ?

   Elle ne répond pas, de grosses larmes coulent sur ses joues. Gus attend que la tempête passe. Il sait combien Claire est attachée à Typhaine et son mari. Essuyant ses larmes, elle se désole.

– On se croirait à la maternelle le jour de la rentrée, j’ai honte, pardon.

– Que je te pardonne d’aimer tes grands amis, comme si les pleurs étaient une honte. Tu pleures autant que tu veux, je comprends tes regrets, ce sont des gens extrêmement importants pour toi. Sans doute les seules personnes que tu laisses dans ton pays le cœur gros, je me trompe ?

– Non, ce sont presque mes parents. Je voulais rester avec eux, tu vois, moi aussi je voulais dire non. Je ne souhaitais pas venir chez toi. Quand James m’a dit qu’il t’avait trouvé, j’ai refusé tout net. Je savais que le juge m’écouterait.

– Tu imagines ma vie là-bas ! choyée par Titi et Joseph, mais poursuivie, surveillée, comme prisonnière dans ma maison, mon école. Partout j’aurais passé mon temps à chercher le photographe caché, j’aurais soupçonné tout le monde. Imagines-tu la vie que j’aurais eue. Regarde, ici chaque personne peut prendre discrètement une photo de nous deux. Même s’il n’est pas professionnel, il la vendrait une fortune. Le titre dirait en grosses lettres « on a retrouvé l’enfant riche » et suivrait un article où pour certains torchons tu serais le pédophile qui a enlevé la petite.

– Tu me fais marcher, c’est impossible.

– Tu vois. Nous parlons depuis combien de temps ?

– Une demi-heure, tu as faim ?

– Chez moi, il y aurait déjà les hélicoptères des télés, les voitures-radios, des caméras seraient installées dehors et diffuseraient en direct notre sortie. Tu vois, ici, je ne compte pas, même le serveur nous a oubliés.

– Non, il attend que je lui fasse signe, il voit que nous parlons. Eh, à nous Charles.

  Charles se précipite aussitôt, Gus devinait son impatience. Il a connu sa fille et doit être surpris de la ressemblance, il l’a vu sur son visage.

– Bonjour Gus, bonjour mademoiselle. Pourquoi t'as rien dit ? Gus tu es pire qu’un ours, ta petite-fille est magnifique, plus belle que sa mère, et toi tu m’as rien dit. J’ai bien connu votre mère.

– Charles, tu es injuste ! Je connais Claire depuis une heure, je suis déjà chez toi.

– Une heure !

– C’est une longue histoire, Claire a faim.

– En plus elle s’appelle Claire, elle a faim de quoi Claire, deuxième du nom ?

– Je réfléchis, quelque chose de bien français, je ne sais pas …

– Tout est français ici et excellent, choisis ce que tu veux, l’encourage Gus.

– Un bifteck avec des frites et… une glace, ce sera parfait, se décide la petite.

– C’est parti, cinq minutes.

– Je ressemble à ma mère à ce point ?

– Pire encore, pourtant il y a vingt ans que Charles ne l’a pas vue.

   L'enfant semble heureuse de cette découverte, Gus continue.

– Tu vas t’ennuyer chez nous, c’est la campagne profonde, un tout petit village à quinze kilomètres de la ville, avec un vieux croûton pour te casser les pieds.

– Je ne m’ennuie jamais, je n’ai pas appris. Avoir quelqu’un pour moi toute seule, auprès de moi tout le temps, juste pour moi, même un ours, je vais adorer !

– Te parents et Titi, tu avais beaucoup de monde pour s’occuper de toi.

– Beaucoup trop ! Un chauffeur me conduisait à l’école, un autre venait me chercher, Titi et son mari, un prof pour le français, un autre pour la musique. Surtout une armée de gardes du corps qui m’espionnait de loin, veillant sur ma « petite personne » comme disait leur chef. J’en avais marre.

– C’était pour ton bien, j’en suis certain.

– Tu trouves que ça fait du bien de ne pas pouvoir faire un geste dans une certaine intimité, même pour aller aux toilettes, un mercenaire gardait la porte.

– À force c’est encombrant, je reconnais.

– Encombrant ! c’est rien, il y a pire.

– Pire que toute cette surveillance ?

– Oui, je n’ai jamais eu une copine ou un copain, à la sortie de l’école, direct la voiture et à la maison. À part le fils de Typhaine, je ne connais personne.

– Pauvre petite.

– Tu me laisseras sortir toi ?

– J’ai autre chose à faire qu’à materner une gamine. L’école est à côté, tu iras seule, je n'aime pas être encombré. Tu feras ton lit, ton ménage, ta toilette. Je ferais les repas, c’est tout, le reste tu te débrouilleras. Les jours sans école, nous irons à la mer ou en promenade, pas plus. Les ours sont casaniers.

– Si ça pouvait être vrai.

– Mais c’est vrai, j’ai horreur de changer mes habitudes. Mais tu ne resteras pas longtemps.

– Pourquoi ?

– Quand tu verras notre maison, elle est plus petite que la chambre de tes parents. Il n’y a qu’une salle de bain pour tout le monde. Elle est située dans un bois au bout d’un chemin.

– Gus, je te l’ai dit, je pourrais vivre dans un carton sur le trottoir. Ce n’est pas la maison qui compte, c’est la chaleur et le bien-être à l’intérieur qui en font son prix. Enfin, tu devras faire la queue à la salle de bain quand même !

– Et Saint-Jean de Daye, tu t’y feras ? C’est minuscule, ce n’est ni Québec ni Montréal, tout le monde se connaît, il n’y a pas grand-chose, l’école, le collège, rien pour jouer.

– Tout le monde se connaît, c’est exactement ce qu’il me faut, des gens partout, avec qui je peux parler, rire, des enfants pour jouer et faire de bêtises, c’est la vie dont je rêve depuis toujours.

– Alors la cuisine française ? demande Gus pour revenir au temps présent.

– C'est le meilleur repas de ma vie, Gus, celui de la liberté. Je suis comme une prisonnière qui sort de prison après dix années.

– Une prison dorée tout de même.

– Une prison dure, sans liberté ni fantaisie, une prison insupportable. Le pire c’est que les gens m’envient. Tout le monde me croit heureuse au-delà de tout. La plus injuste des prisons aussi, car je n’ai fait que naître pour la mériter. Ne pense pas que j’en veuille à mes parents, ils étaient dans la même cellule que moi, même plus mal traités encore.

– J’ai un peu de mal à réaliser que j’accompagne une enfant. Ton raisonnement, ton discours sont bien au-dessus de ton âge.

– Je sais, j’ai raté mon enfance, je vais la refaire chez toi. Promis !

– Tu m’as dit que tu étais toute nue, il est temps d’aller t’habiller. Nous ne sommes pas pressés, nous ne rentrerons à la maison qu’à la nuit.

– Tu veux me cacher ?

– Non, c’est pour notre tranquillité, j’ai une voisine envahissante, qui t’attend avec impatience, je n’ai pas envie de supporter sa curiosité aujourd’hui. Elle serait bien capable de venir même à minuit.

 

 

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